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La mort à l’épreuve de l’exil : le cas des musulmans du Canada

Introduction : les enjeux de la mort en exil

Jamais il n y a eu autant de personnes déplacées à travers le monde qu’en cette ère de la mondialisation. Que la personne ait quitté sa mère patrie volontairement ou sous contrainte, elle garde en elle une part du sentiment d’exil, du fait de vivre la coupure avec tout un vécu, et de vivre la surprise d’une nouvelle rencontre et l’incertitude d’une nouvelle vie. La personne en exil n’en demeure pas moins porteuse en elle d’un sentiment mitigé d’amertume de quitter son milieu d’origine et de fierté d’adopter un autre.  J’emploie aisément le mot exil, pour relater la réalité de ce contexte. L’exil retenu ici selon la nouvelle acceptation, signifiant  le fait de mener une vie loin de la mère patrie, peu importe d’y être conduit volontairement ou sous contrainte.

L’exil engendre des enjeux liés aussi bien aux conditions de la vie, qu’à celles de la mort. Si dans la vie, ces enjeux sont liés davantage aux conditions d’insertion dans les nouveaux milieux d’accueil et aux conditions de vie en harmonie; dans la mort, ils sont liés aux conditions de la mort dans la dignité, répondant aux dernières volontés de la personne et à la façon la plus harmonieuse de se voir quitter le monde des vivants. L’Homme demeure soucieux de son confort à la mort comme dans la vie.

Mort, culture et identité

On a souvent et à raison situé la mort à l’origine de la culture. C’est grâce à la mort que les Humains ont appris à parler, comme dit Marcel Mauss. Affronter, surmonter et gérer la cruauté de la mort et, assurer la protection des morts de toutes les agressions et les épargner des actes de profanation, fut à l’origine de tout un génie inventif et créatif que l’homme finit par mettre à l’épreuve pour nous livrer tout ce patrimoine de savoir et d’être qui ne cesse d’occuper dans la vie humaine une part considérable et ne cesse d’évoluer dans ses formes et réponses. Avec la sépulture nait la culture.

Quelle signification prend la mort, dans l’imaginaire, dans les représentations, dans les croyances et dans les religions?

Quelle place la mort occupe dans la vie sociale? (rituels, pratiques, arts, activités, économie, etc.);

Quelle place la mort occupe dans la culture? (littérature, arts, architecture, artisanat,   etc.);

Quelle place la mort occupe dans l’espace? (monde des nécropoles, positions dans l’espace, expressions symboliques, rôles dans l’espace, relations spatiales avec l’espace des vivants, arts et savoir faire, art et génie d’aménagement, etc.)

Ce sont autant de thèmes intéressants, dont l’exploration nous renseigne sur les aspects cachés de l’existence humaine. Au-delà des aspects religieux et philosophiques qui entourent la mort, celle-ci occupe une place importante dans la vie sociale (rituels, et pratiques qui y sont liées, métiers et activités économiques. Elle occupe aussi une place significative dans l’espace, que traduisent les relations entre la ville des morts et la ville des vivants, (architecture, ornementation, génie d’aménagement, etc.). Je suggère d’ailleurs que cet aspect fasse l’objet d’une série de présentations.

C’est dans ce sens que toute la dimension culturelle de la mort et de l’activité funéraire et de la sépulture prennent leurs sens, pour gagner une place centrale au cœur de l’identité de l’être.

La mort à l’épreuve de l’exil

Revenons aux enjeux qui touchent la communauté musulmane au Canada, pour poser la question du devenir et de l’avenir de la sépulture en milieu d’exil. Les musulmans du Canada comptent 3,2% de la population canadienne, soit plus de 1 million selon les statistiques de 2011, dont presque le quart, soit 243430 personnes vivent au Québec.

En l’absence d’un débat sur la question, celle-ci ne saurait dépasser le cadre privé de la recommandation testamentaire. Certaines personnes préfèrent se faire rapatrier, afin de renouer avec la terre natale en fin de vie, avec tout ce que cela engendre comme coûts et complications pour la famille déjà endeuillée; d’autres préfèrent se faire enterrer en terre d’exil, pour éventuellement finir dans l’intégration, planter un début de racines, demeurer proches des leurs et pour leurs faciliter la tâche, etc.

Dans le cas spécifique du Québec, le seul cimetière confessionnel réservé aux musulmans, celui de Laval, inauguré en 1993 est presque saturé; il est géré par l’ICQ et abrite une section sunnite et une section chiite.  Par ailleurs, quelques centaines de personnes sont enterrées dans une section réservée aux musulmans, au jardin commémoratif privé du salon Rideau, situé à Dollars des Ormeaux. Depuis, les multiples demandes de musulmans pour aménager un cimetière dans la région montréalaise se sont heurtées aux refus des municipalités de la région.

L’Association de la sépulture musulmane du Québec, (https://www.sepulturemusulmane.ca/) qui vient de voir le jour, opte pour la solution d’aménager des sections réservées aux musulmans (des carrés), au sein même de cimetières multiconfessionnels et privés existants. Elle inaugure son premier carré au cimetière de Laval, administré par Magnus Poirier, en date du 7 juin 2015, au 5505 Rang du Bas Saint-François, à Laval, H7E4P2 (514) 528-1084. L’Association veuille d’une part à répondre parfaitement aux exigences de conformité religieuse et légale et, veuille d’autre part à inscrire son action dans un cadre citoyen, conciliant entre approche communautaire et citoyenne.

Quant aux conditions d’enterrement et d’inhumation, elles répondent dans tous les cas aux exigences de la loi et aux exigences religieuses et sont encadrées par des institutions musulmanes. Toutes les règles sont observées quant à la toilette funéraire, l’exposition rapide, la prière funéraire et l’enterrement dans les délais les plus rapides, dans les conditions de sobriété et en direction de la Mecque.

Enterrer dans un cimetière indépendant ou dans un carré distinct au sein d’un cimetière multiconfessionnel, demeurent des formules conformes et sont supportées par d’authentiques avis religieux. Seulement, la part des perceptions et des représentations qui tranche dans les choix, guidés par la façon selon laquelle chacun se représente les conditions les plus harmonieuses et les plus sécurisantes quant à son repos éternel.

Au-delà d’un bilan sur l’état des lieux, se pose la question : comment penser la sépulture en milieu universel? Dans le but d’assurer une cohérence entre culture et contexte; et d’assurer un accompagnement dans la dignité vers le repos eternel.

Pour cela, il y a lieu, de considérer les avantages que le milieu offre, d’une part, dont  pluralité, diversité des cultures et  droits et libertés et, d’autre part de tenir compte des contraintes et exigences, relevant de la conformité religieuse, de la conformité légale,  des contraintes du poids du nombre, du coût,  de la contrainte spatiale et des limites sociales, etc.

Conclusion

Les besoins sont là. Les demandes sont pressantes et croissantes. Le champ d’action est vaste. La finalité de servir la communauté et d’agir pour son bien-être dans la vie comme dans la mort est une noble mission qui mérite toute la reconnaissance. Toutes les initiatives sont à saluer, à valoriser, à appuyer, à améliorer et à développer. Que chacune ait l’opportunité d’emprunter sa voie vers le même but, d’une façon indépendante et sans entraver le chemin de l’autre. Agir au pluriel, composer au pluriel et s’accepter au pluriel.

Dr. Brahim Benyoucef

One thought on “La mort à l’épreuve de l’exil : le cas des musulmans du Canada”

  1. Baraka alaah fikoum
    C’est une très belle initiative de faire ce genre de chose
    Une telle association c’est quelque chose d’extraordinaire
    Bravo

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